Écoutez bien, mes enfants et mes amis. Il était une fois, dans un village au bord du fleuve, un paysan nommé Bakary. Bakary était un brave homme, travailleur, courageux… mais pas toujours très malin. Il possédait un champ, une femme, des enfants, et surtout un âne. Un âne que tout le village connaissait, et que tout le village entendait de loin : il s'appelait Mbaam, ce qui veut dire... « âne » en wolof. Et Mbaam, l'âne, avait un défaut : c'était l'âne le plus venteux de toute l'Afrique de l'Ouest.
Un matin, Bakary monta dans un grand manguier pour couper une branche. Il s'installa bien confortablement… sur la branche qu'il était en train de couper ! Il sortit sa hache et toc, toc, toc, il frappa le bois.
Un voyageur venu de la ville, passait par là. Il leva la tête, vit Bakary assis sur sa branche, la hache à la main, et il lui dit :
— Mon ami, avant cinq minutes, tu tomberas par terre.
Bakary haussa les épaules. Qu'est-ce qu'il y connaissait, cet étranger ? Et il continua : toc, toc, toc.
Quand la branche se détacha, Bakary la suivit dans sa chute. Boum ! Heureusement, il tomba dans un tas de feuilles et ne se fit pas grand mal.
Il se frotta le derrière et pensa : « Cet homme m'a prévenu que j'allais tomber, avant que cinq minutes ne soient passées… et me voilà par terre ! À coup sûr, c'est un grand devin ! »
Il se releva d'un bond, courut après le voyageur et cria de tout loin :
— Monsieur ! Monsieur ! Vous avez dit vrai, je suis tombé ! Vous êtes un devin ! Dites-moi, je vous en prie : quand est-ce que je mourrai ?
Le voyageur se dit que Bakary avait un grain de sable dans la tête, et pour s'amuser, il répondit :
— Tu mourras quand ton âne aura pété trois fois.
— Ô ciel ! s'écria Bakary, qui connaissait les défauts de Mbaam. Je n'ai plus beaucoup de temps à vivre !
Dès ce jour, Bakary ne pensa plus qu'à une chose : empêcher son âne de péter. Il le mit à la diète. Plus de niébé, plus de haricots, plus de pastèque, plus rien qui fait du bruit ! Mbaam mangeait trois brins d'herbe et regardait son maître d'un air tout triste.
Malgré cela, un matin, Mbaam fit un bruit qui désespéra son maître :
« Prout. »
— Un ! cria Bakary en se prenant la tête. 
Bakary redoubla de soins. Il lui chantait des chansons pour le calmer, il lui massait le ventre. Mais il eut beau faire, Mbaam lâcha un second pet, bien plus éclatant que le premier :
« Prouuuut ! »
— Deux ! hurla Bakary. (« Deux ! »)
— C'est trop fort ! dit Bakary. On dirait que cet animal le fait exprès ! Eh bien, nous allons voir !
Il prit sa machette, tailla un gros morceau de bois bien rond, et l'enfonça à coups de pierre dans le derrière de l'âne : un bouchon ! Cela fait, il mit une charge de bois sur le dos de Mbaam et prit la route de la maison, très content de lui.
Mais en chemin, Gorgui sentit monter quelque chose. Quelque chose de gros. Quelque chose de terrible. Il serra les dents, rassembla toutes ses forces, et…
PROUUUUUUUUUUTTT !

Le bouchon jaillit de son derrière comme un boulet de canon, traversa l'air en sifflant et tel un boumerang vint frapper Bakary en pleine poitrine !
Bakary tomba à la renverse dans un fossé. Il murmura, d'une voix faible :
— Trois… C'en est fait de moi. Je suis mort.
Et il s'allongea tout confortablement dans le fossé, les mains croisées sur le ventre, comme un vrai mort bien installé.
Pendant ce temps, Mbaam, tout soulagé, rentra seul à la maison en trottinant, l'air heureux. Quand la femme de Bakary et les enfants le virent arriver sans son maître, ils eurent peur : « Il est arrivé quelque chose à papa ! » Et toute la famille partit à sa recherche.
Arrivés à un carrefour où deux sentiers se séparaient, ils ne savaient pas lequel prendre. Les uns voulaient aller à gauche, les autres à droite. Ils se disputaient quand, du fossé, une voix lointaine se fit entendre :
— Moi, de mon vivant, je prenais toujours le sentier de droite.
Les gens coururent vers le fossé et reconnurent Bakary, couché, les yeux fermés.
— Bakary ! Tu es vivant !
— Mais non, je suis mort, répondit-il très sérieusement. Un devin ne se trompe jamais. L'âne a pété trois fois.
La famille eut toutes les peines du monde à le convaincre. Sa femme lui dit : « Lève-toi, on rentre. » Il répondit : « Les morts ne marchent pas. » Elle lui dit : « J'ai préparé du thiéboudiène. le riz au poisson dont tu raffoles » Il dit : « Les morts ne mangent pas. » Elle lui dit : « Avec beaucoup de poisson farci deh. » Un silence… Puis le mort ouvrit un œil… puis l'autre… et se leva d'un bond :
— Finalement, je crois que le devin s'est trompé !
Et depuis ce jour, Bakary vécut encore de longues, longues années, et Mbaam aussi. Gorgui a pété depuis plus de trois mille fois, mais Bakary n'a plus jamais compté.
Morale, mes enfants : quand un étranger vous prédit l'avenir, regardez d'abord s'il ne voit pas tout simplement que vous êtes assis sur la branche que vous coupez.

Et si vous avez un âne, ne bouchez jamais ce qui doit sortir !