𝑪𝒆𝒍𝒖𝒊 𝒒𝒖𝒊 𝒏'𝒆́𝒄𝒐𝒖𝒕𝒆 𝒑𝒂𝒔 𝒍𝒆𝒔 𝒄𝒐𝒏𝒔𝒆𝒊𝒍𝒔 𝒅𝒆𝒔 𝒂𝒏𝒄𝒊𝒆𝒏𝒔, 𝒆́𝒄𝒐𝒖𝒕𝒆𝒓𝒂 𝒍𝒆𝒔 𝒄𝒐𝒏𝒔𝒆𝒊𝒍𝒔 𝒅𝒖 𝒅𝒊𝒂𝒃𝒍𝒆.

Il était une fois, un conte qu'on écoute et qui existe encore.

Une jeune fille très belle, qui vivait avec son père et sa mère, décida qu'elle ne se marierait jamais avec un homme ayant des cicatrices. Chaque fois qu'un prétendant venait lui faire la cour, elle le conduisait dans l'arrière-cour, le lavait proprement et examinait son corps avec la plus grande minutie. S'il portait la moindre cicatrice, il était aussitôt éconduit. Elle agit de la sorte pendant très longtemps, jusqu'à ce qu'un génie finisse par l'entendre. C'était un génie d'une grande beauté, particulièrement grand, élancé, et fort.

Séduit, le génie se dit :
— J'irai faire la cour à cette fille-là !

Il sella son pur sang, quitta son domaine caché dans la brousse parmi les baobabs et se dirigea vers le village. En chemin, chaque fois qu'il dépassait un arbre, celui-ci se transformait instantanément en homme monté sur un cheval. Le prodige se répéta si souvent qu'il se retrouva bientôt à la tête d'une impressionnante escorte.

Dès que la jeune fille, qui pilait le mil dans son coin habituel, aperçut ce cavalier magnifique, elle fut si transportée qu'elle administra un coup de pilon sur la tête de sa mère. Celle-ci, affolée par ce geste soudain, s'entendit dire :
— Mère, viens vite ! Voilà un époux. Celui qui vient là-bas, c'est le mari qu'il me faut !

Le génie arriva, dessella sa monture, salua la famille et s'assit. La fille triomphante dit à sa mère :
— Qu'est-ce que je t'avais dit ?

Elle mena l'étranger dans l'arrière-cour, le lava avec soin et examina son corps : il était parfait. Le jeune homme était grand, svelte et magnifique ; elle ne décela chez lui aucune imperfection. Elle s'empressa de répéter à sa mère :
— N'est-ce pas que je te l'avais dit ? C'est véritablement un bon mari !

Sa mère garda le silence. Pour honorer cet invité de marque, on sacrifia des bœufs et on prépara un grand festin. Le père, convaincu, lui accorda la main de sa fille.

Le génie déclara alors :
— Je veux que vous me la confiez sur-le-champ pour que je l'emmène dans ma demeure. En échange, je vous accorderai tout ce que vous me demanderez. Exprimez vos souhaits.

On lui répondit simplement :
— Son départ ne dépend que de vous.

La jeune fille lui fut donc remise et les noces furent célébrées le soir même. La mère invita sa fille à faire ses adieux. Celle-ci se tourna d'abord vers son père :
— Que me donnes-tu comme bénédiction pour la route?

Le père, qui était un roi possédant d'immenses troupeaux, lui répondit :
— Va voir mes chevaux. Frappe-leur à tous la croupe. Si l'un d'eux hennit, c'est lui que tu emmèneras.

Elle interrogea ensuite sa mère :
— Mère, quel est ton cadeau de départ pour moi ?
— Ton chien et ton chat, répondit la mère. Tu ferais mieux de ne pas les laisser ici, emmène-les avec toi.

La jeune fille alla frapper la croupe des coursiers royaux. Mais chaque fois qu'elle levait la main, l'animal restait muet. Elle les passa tous en revue, un à un, jusqu'à atteindre le tout dernier. C'était un vieux canasson d'une maigreur effrayante qui, à sa surprise, se mit à hennir. Elle courut retrouver son père :
— J'ai frappé tous les chevaux et aucun n'a réagi, sauf ce vieux cheval tout maigre et fatigué là-bas. Tu te doutes bien que je ne peux pas emmener une telle bête !

Le père insista :
— Si, emmène-le.
— Je refuse de le prendre.
— Emmène-le, je te dis!
— Non père, ce cheval là, je ne l'emmènerai pas.

Devant son obstination, les anciens du village intervinrent :
— La parole d'un vieillard mérite d'être écoutée et respectée ! Celui qui n'écoute pas les conseils des anciens, écoutera les conseils du diable.

Elle accepta donc ce cheval. Son mari la prit en croupe sur sa propre monture, et ils se mirent en route, suivis par le vieux canasson, le chien et le chat. Le génie lança son cheval au galop. Ils chevauchèrent sans s'arrêter, s'enfonçant toujours plus loin, jusqu'à ce qu'ils aperçoivent le grand baobab solitaire au milieu de la brousse. Lorsqu'elle se retourna, le village avait totalement disparu et l'escorte s'était volatilisée.

Inquiète, elle demanda :
— Mais où sont passés tous les cavaliers qui nous escortaient ?
— Tu as vu les arbres de la forêt ? répondit le génie.
— Oui, dit-elle.
— Ce sont eux qui s'étaient changés en hommes pour me suivre. Ils n'ont rien d'humain. Et moi-même, je ne suis pas un homme : je suis un génie. Tu vois ce baobab là-bas ? C'est là que j'habite.

Saisie d'effroi, la jeune fille se sentit perdue. Ils pénétrèrent à l'intérieur du gigantesque tronc du baobab, qui abritait des chambres et des lits. Le génie la fit descendre de cheval, l'invita à se coucher, puis repartit.

Chaque matin, le génie partait chasser en brousse et rapportait du gibier que la jeune fille préparait pour leurs repas. Cette routine paisible dura une semaine. Mais un jour, le génie revint de la chasse bredouille et d'humeur sombre. Soudain, le vieux cheval se mit à hennir. La jeune fille sortit de la chambre et l'interrogea :
— Oh ! Samba, né de la nuit dernière, toi qui vaux mieux qu'une mère, mieux qu'un père, mieux qu'un voisin, qu'as-tu entendu qui te fait ainsi hennir ?

Le cheval lui révéla :
— Ton mari rentre les mains vides. À son arrivée, s'il ne tue pas ton chien, il s'en prendra à ton chat.

Le mari arriva en effet et appela :
— Mouss !

Le chat s'approcha et le génie l'assomma d'un coup sec.
— Fais-le cuire et mangeons-le, ordonna-t-il à sa femme.
— Je ne mange pas de chat, répliqua-t-elle.

Le génie fit cuire l'animal lui-même et le dévora. Le lendemain, il repartit à la chasse et revint de nouveau bredouille. Le cheval se mit encore à hennir et la fille lui demanda :
— Samba né de la nuit dernière, meilleur qu'un père, meilleur qu'une mère, meilleur qu'un voisin, qu'as-tu entendu qui te fait hennir ?
— Ton mari rentre encore à vide, répondit l'animal. Cette fois, s'il ne tue pas ton chien, c'est à moi, ton cheval, qu'il ôtera la vie.
— Que faut-il faire pour empêcher cela ? s'exclama-t-elle.
— Trouve une solution, répondit le cheval.

Le mari survint alors et appela :
— Viens, viens petit chien !

Le chien accourut et fut assommé sur-le-champ. Le génie dit à sa femme :
— Viens manger.
— Je ne mange pas de chien, répondit-elle fermement.

Le surlendemain, la chasse fut tout aussi infructueuse. Le cheval hennit de plus belle et la jeune fille courut aux nouvelles :
— Samba né de la nuit dernière, meilleur qu'une mère, meilleur qu'un père, meilleur qu'un voisin, qu'as-tu entendu ?
— Ton mari revient sans rien. S'il ne te tue pas toi, c'est moi qu'il tuera.
— Ah ! Que devons-nous faire maintenant ?
— Il faut fuir immédiatement et retourner d'où nous venons. Selle-moi vite et monte sur mon dos avant son retour.
— D'accord, accepta-t-elle.

Le cheval lui donna alors ses dernières instructions :
— Crache trois fois dehors. Puis, crache trois fois à chaque endroit où tu as eu l'habitude de t'asseoir. Fais le tour complet de la demeure en crachant tout autour. Quand ce sera fait, rejoins-moi et nous partirons.

Elle s'exécuta. Le cheval ajouta :
— Quoi qu'il arrive sur le chemin du retour, même si le génie se rapproche, nous talonne et tente de nous capturer, ne m'enfonce jamais l'éperon du côté droit. Si tu m'éperonnes à droite, un grand malheur arrivera. Garde ton sang-froid et évite le côté droit.

Ils s'enfuirent au triple galop. Peu après, le mari arriva au baobab et appela :
— Koumba ! Koumba !

Les premiers crachats répondirent à sa place.
— Viens me donner de l'eau, ajouta-t-il.

Il attendit, mais ne voyant personne venir, il cria de nouveau :
— Koumba ! Koumba !

D'autres crachats répondirent depuis une autre pièce. Le génie s'irrita :
— Es-tu devenue folle ? Que fais-tu cachée dans cette maison ? Pourquoi ne viens-tu pas quand je t'appelle ?

Entendant des réponses mais ne voyant personne, il inspecta les chambres. Le baobab était vu comme vide. Il courut dans la cour : personne.
— Ah ! Elle s'est enfuie ! s'exclama-t-il.

Il sella son grand cheval et se lança à leur poursuite en suivant leurs traces. Il galopa furieusement, soulevant un immense nuage de poussière à l'horizon. La traque dura jusqu'aux lueurs du crépuscule. La jeune fille touchait enfin au but et apercevait son village natal quand le génie, gagnant du terrain, fut sur le point de la harponner.

Prise de panique, elle oublia la recommandation de sa monture et enfonça l'éperon du côté droit. Aussitôt, le vieux cheval se cabra et s'envola magiquement vers le ciel. Il traversa les nuages et finit par la déposer dans un pays lointain et mystérieux, un royaume interdit où aucune femme n'avait le droit de séjourner. Le cheval s'allongea de fatigue et attendit la nuit avant de hennir. Koumba lui demanda ce qui l'inquiétait.

L'animal lui expliqua :
— Une femme ne doit jamais être vue ici. Sois prudente : trouve un grand pantalon d'homme pour dissimuler entièrement ton corps et tes formes.

Ils vécurent ainsi cachés pendant un long moment, jusqu'au jour où un Maure — un marchand arabe du désert reconnu pour être un délateur obstiné et incapable de garder un secret — découvrit la vérité. Voyant là une occasion de se faire bien voir, il courut harceler le roi de ses révélations :
— Je le jure sur tout ce qui m'est cher ! Ce prétendu jeune homme dans ce village est en réalité une femme !
— Ah, le Maure ! dirent les courtisans en riant. Tout le monde sait que les Maures sont des bavards et des menteurs !
— Je le jure, Majesté ! s'entêta le délateur. Si tu doutes de mes paroles, lève une armée et déclare une guerre fictive. Tu verras bien qu'une femme est incapable de se battre comme un guerrier.

Le roi Bella le défi. On fit battre les tambours dans tout le royaume pour rassembler la population :
— Que quiconque héberge un étranger se présente avec lui ! Que tous les hommes valides s'arment, le roi entreprend une guerre !

Le cheval hennit pour avertir Koumba de ce qui se tramait et lui dit :
— Monte sur mon dos en dissimulant tes cheveux sous ton armure. Tiens fermement ta lance. Tu te chargeras de frapper tout ce qui vole dans les airs, et moi je piétinerai tout ce qui se trouve sur terre.

La bataille commença. Revêtue de son grand pantalon, Koumba fit preuve d'une adresse incroyable, abattant les projectiles en plein vol, tandis que son cheval balayait les ennemis au sol. Devant un tel exploit, la foule se moqua de plus belle du délateur :
— Le Maure est un menteur ! Le Maure a inventé toute cette histoire !

Mais le Maure, s'acharnant de plus belle et refusant de perdre la face, s'écria :
— Je jure devant le Roi que c'est la vérité ! Si vous refusez de me croire, organisez un njawo dans la mer, ce fameux jeu traditionnel d'enfants où l'on se jette à l'eau, torse nu, pour lutter ou jouer à cache-cache en plongeant.

Les tambours résonnèrent à nouveau pour annoncer le grand défi aquatique. Le cheval hennit une fois de plus, et Koumba vint l'interroger :
— Samba, né de la nuit des temps dernière, meilleur qu'une mère, incomparable à un père ou à des voisins, qu'as-tu entendu qui te fait hennir ?
— Ce Maure est un harceleur, il ne te lâchera pas, dit le cheval. Il sait qu'une femme ne peut participer au njawo — ce jeu de cache-cache dans l'eau — sans se dévoiler. Mais lorsque viendra le moment de plonger, j'utiliserai ma magie pour te donner temporairement les attributs d'un homme. Dès que le jeu commencera dans l'eau, ne te préoccupe pas des autres : cherche la tête du fils du roi et assène-lui un coup vigoureux.

Koumba suivit scrupuleusement le conseil. Au milieu des éclaboussures du jeu, elle plongea, repéra le prince et lui administra un coup sur le crâne, le blessant légitimement dans l'ardeur du combat. Voyant le prince à terre, la foule en colère se retourna contre le délateur :
— C'est le Maure qui a attiré le malheur sur nous avec ses mensonges ! C'est sa faute !

Le Maure, pris de panique mais refusant de se taire, continuait de gesticuler et de crier :
— Je jure Roi ! Je jure que c'est une femme ! Regardez-la !

La rumeur courut bientôt parmi les féticheurs qu'il fallait exécuter le Maure et utiliser sa cervelle comme remède pour guérir la blessure du prince. Les gardes s'emparèrent du délateur qui hurlait de plus belle, harcelant le roi pour tenter de prouver ses dires.

C'est alors que le cheval de Koumba poussa un hennissement si puissant qu'il figea toute l'assemblée. Sa voix magique résonna dans l'esprit du Roi :
— Ô Roi, ne verse pas le sang de cet homme, car la terre ne doit pas être souillée par le sang d'un délateur. Puisque sa langue est son arme, qu'il refuse de cesser ses harcèlements et qu'il est incapable de respecter la paix des secrets, fermons-lui la bouche à jamais ! Que son propre silence soit le remède du prince.

À cet instant, le cheval souffla une traînée de poussière scintillante sur le Maure. Aussitôt, les lèvres du délateur se scellèrent et fusionnèrent complètement. Il tenta de crier, de pointer du doigt, de postillonner ses accusations, mais plus aucun son ne sortit de sa gorge, si ce n'est un faible et ridicule bourdonnement de mouche.

Frappé par la honte absolue d'avoir perdu ce qu'il aimait le plus — sa capacité à colporter des rumeurs —, le Maure muet s'enfuit en courant vers le désert pour ne plus jamais revenir. Au même instant, le fils du roi poussa un grand soupir, ouvrit les yeux et sa blessure se referma d'elle-même, entièrement guérie par le silence enfin rétabli.

La nuit tomba sur le royaume apaisé, mais le vieux cheval se mit à hennir une dernière fois. Koumba, attristée, lui demanda pourquoi.
— Les secrets ont été gardés, mais je sens que ma mort est imminente, ma petite Koumba, dit l'animal. Une fois que je serai parti, refuse qu'on m'enterre. Fais rassembler une grande quantité de bois, de paille et de planches. Pose-les sur mon corps et brûle-moi jusqu'à ce que je ne sois plus que cendres.

Koumba éclata en sanglots :
— Si tu me quittes, je vais connaître la misère et mourir seule en terre étrangère !
— Ne crains rien, murmura le cheval, fais seulement ce que je t'ai dit.

Ils se couchèrent et le cheval s'éteignit paisiblement pendant la nuit. Koumba, en larmes, refusa l'enterrement traditionnel et exigea du roi que sa monture soit brûlée, selon sa volonté. On érigea un immense bûcher avec du bois et de la paille, on y déposa le corps du noble animal et on alluma le feu.

Une épaisse fumée commença à s'élever. Le cheval lui avait recommandé de fermer les yeux et de se tenir bien droite, face à la fumée, jusqu'à ce qu'il soit entièrement consumé. Elle plaqua ses mains sur ses paupières, inhala le parfum de la paille brûlée et resta immobile au milieu des volutes blanches.

Lorsqu'elle ouvrit enfin les yeux, le bûcher, le palais étranger et la brousse lointaine avaient disparu. Elle se tenait debout dans sa propre cour, saine et sauve, juste à côté de son père et de sa mère qui l'accueillirent avec des larmes de joie.

Koumba, le cœur encore battant de toutes ses aventures, courut se jeter dans les bras de sa mère. Elle la regarda bien en face et, d'une voix ferme et pleine de sagesse, lui fit cette promesse :
— Mère, plus jamais je ne ferai de caprices. Plus jamais je ne jugerai un homme sur de simples apparences.

Et Koumba tint parole. Quelque temps plus tard, elle accorda sa main à un jeune homme du royaume. Il n'était pas un esprit de la brousse caché sous de faux semblants, mais un être de chair et de sang. C'était un bel homme, bon et courageux, même s'il portait fièrement les cicatrices des anciens gravées sur ses tempes.