Le souffle musical de Francis Bebey

Après la puissance brute de Césaire, laissons-nous porter par la mélodie unique de Francis Bebey.

Artiste camerounais aux multiples talents — tour à tour journaliste, romancier et immense musicien voyageant le monde avec sa guitare — Bebey fait vibrer la poésie comme un chant sacré. Dans cette œuvre magistrale, la quête des origines se frotte aux illusions de la modernité et des influences étrangères, pour finalement se résoudre dans une danse de communion pure avec la terre natale.

Écoutons ce texte total, rythmé et vibrant :

Musica Africa — Francis Bebey

Ne me dis plus

Que tu ne connais pas

La mélopée sacrée

Que chantait la rosée

Au matin de la fête.

Ne me dis plus

Que tu as oublié

Le ton triste et doux 

Du chant de l’ancêtre

Au matin de la vie.

On t’apprendra des chants nouveaux,

On te donnera des notes argentées,

Brillantes comme le saxophone ;

Au premier rang de l’orchestre ;

On te donnera des notes nouvelles,

Il y en aura sept,

Elles étincelleront

Comme les sept trompettes du dernier matin ;

Elles éclateront D’octave en octave,

De la base jusqu’au ciel ;

Elles auront en elles

La magie du temps nouveau

Elles chanteront

Le passé glorieux de peuples bâtards,

Elles vanteront

Le présent resplendissant

Des amours sans lendemain ;

Elles auront la magie blanche

Des blancs

Et l’étourdissante envolée

De la trompette de satan.

Elles seront pures,

Elles seront belles...

Tu t’en moques.

Prends cinq notes Sincères et sans fard

Qu’autrefois Edimo Arracha à Ngosso ;

Ne chante pas l’espoir de l’étranger

Chante ton désespoir

Sur des notes d’espérance

Couvertes de pleurs et de soupirs ;

Chante au soir de la danse,

Et comme la rosée

Sur l’herbe fraîche

Du matin de la fête,

Danse les pieds nus

Sur l’herbe morte du couchant,

Et foule aux pieds

Le tapis brûlé par le soleil encore accablant

D’une époque fatiguée.

Voyez comment Francis Bebey met en scène une véritable tension dramatique. D'un côté, il y a la tentation occidentale : ces « notes nouvelles », ce saxophone rutilant, la « magie blanche des blancs » et la « trompette de satan ». C'est brillant, ça étincelle, mais cela flatte un présent artificiel.

Face à cela, le poète tranche d'un coup sec : « Tu t’en moques ». Il appelle à revenir à l'essentiel, à ces « cinq notes sincères et sans fard » arrachées à la tradition. C’est en acceptant de chanter son propre désespoir sur des notes d'espérance que l'on peut véritablement « danser les pieds nus » et fouler aux pieds la fatigue des temps modernes. Une magnifique leçon de retour aux sources et d'authenticité.