La redécouverte des masques ancestraux

Comme une introduction parfaite à cette quête poétique, voici comment l'on peut définir l'importance du masque dans la culture africaine :À la fois savoir et révélation, les masques expriment l'attachement de l'Afrique aux rituels ancestraux. Ils sont le symbole même d'une mémoire qui plonge dans la nuit des temps et assure la transition entre le monde des morts et celui des vivants.L'entreprise poétique se confond donc ici avec une quête qui conduit le poète à remonter le cours du temps pour y retrouver la trace de ses origines.

Prière aux masques — Léopold Sédar Senghor

Pour illustrer cette quête de soi et cette reconquête de la mémoire, aucun texte n'est plus puissant que le poème fondateur de Léopold Sédar Senghor, extrait de son recueil Chants d’ombre (1945).

Senghor, premier président du Sénégal et l'un des "pères" de la Négritude, nous livre ici une véritable incantation. Il s'adresse aux masques comme à des divinités, leur demandant de garder et de vivifier l'héritage des Pères. Le poème est un cri pour la renaissance de l'Afrique face à une Europe vieillissante et meurtrie.

Écoutez la voix du poète :

Prière aux masques

Masques ! Ô Masques ! Masque noir, masque rouge, vous masques blanc-et-noir Masques aux quatre points d’où souffle l’Esprit Je vous salue dans le silence ! Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion. Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane Vous distillez cet air d’éternité où je respire l’air de mes Pères. Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette comme de toute ride Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l’autel de papier blanc à votre image, écoutez-moi ! Voici que meurt l’Afrique des empires – c’est l’agonie d’une princesse pitoyable Et aussi l’Europe à qui nous sommes liés par le nombril. Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l’on commande Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement. Que nous répondions présents à la renaissance du Monde Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche. Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons ? Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphe lins à l’aurore ? Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l’homme aux espoirs éventrés ? Ils nous disent les hommes du coton du café de l’huile Ils nous disent les hommes de la mort. Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.

Dans ce texte vibrant, Senghor opère une fusion entre le passé et le futur. Il convoque les "Masques aux quatre points d'où souffle l'Esprit" et l'"Ancêtre à tête de lion" pour purifier le présent.

C'est une poésie de combat, mais aussi d'espoir. Senghor n'appelle pas à la vengeance, mais à la renaissance du Monde. Il propose l'Afrique comme le "levain" nécessaire pour redonner vie et rythme à une Europe "défunte" des machines et des canons. Les Noirs, dénigrés comme "hommes de la mort", se proclament "hommes de la danse", porteurs de vie et de mémoire.